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Date de publication : 22 Février 2008

« Nous voulons un jeu qui déplace le combat »

Après deux victoires probantes face à l’Ecosse et l’Irlande, Didier RETIERE, entraîneur des avants, fait le point sur les performances des tricolores et sur les écueils à éviter face à l’Angleterre.

LE COMBAT

Etes-vous satisfait de l’engagement de votre équipe à travers les deux premiers matches du Tournoi ?

Didier RETIERE : Nous sommes relativement satisfaits, surtout sur la notion d’engagement individuel. C‘est le plus positif. Sur le combat collectif, comme la mêlée, nous avons encore du travail mais le message a été clair avec les joueurs dès le début. Nous ne prônons pas un jeu de mouvement à tout prix. Nous voulons un jeu qui déplace le combat et si nous le déplaçons bien, nous allons pouvoir combattre en face de personne. Nous devons générer l’incertitude et les adversaires ne doivent pas savoir où nous allons jouer. C’est le plus important ! Il faut frapper fort à n’importe quel endroit du terrain et parfois sans se déplacer. Il faut préserver l’incertitude dans n’importe quelle position ! Pour le moment, nous sommes assez bon là-dessus mais nous devons mettre une permanence de déplacement du combat et c’est plus compliqué !

Pourquoi ?

Didier RETIERE : Il y a des habitudes et des repères à changer. Il faut explorer de nouvelles limites. C’est un jeu sollicitant et les joueurs n’ont pas l’habitude d’aller taper aussi loin dans la fatigue. Il faut rester concentré parce que cela demande une maîtrise importante. Il faut du temps mais aussi de l’expérience parce que chaque match apporte sa pierre à l’édifice. Nous avons besoin d’être confrontés à la réalité de l’engagement. C’est difficile de reproduire à l’entraînement la même intensité que celle des matches. 


LA DEFENSE

Ce qui était un des points forts de l’ère Laporte semble toujours une base solide sur laquelle vous vous appuyez ?

Didier RETIERE : Bien entendu ! Les gens parlent de rupture parce que c’est plus simple d’avoir des choses tranchées. Nous sommes dans une continuité. La défense est la même que celle qu’utilisait Bernard Laporte et son équipe. Elle a fait ses preuves et les joueurs la comprennent et la vivent. C’est une marque de fabrique des équipes de France. Nous sommes sur la continuité du travail qui a été fait précédemment. Cela nous aide énormément parce que nous pouvons nous appuyer sur des acquis solides.

Les jeunes semblent s’acclimater rapidement à ce style de défense ?

Didier RETIERE : C’est la marque de fabrique ! Nous nous sommes appropriés le travail de David Ellis qui intervient avec toutes les équipes de France. Les jeunes joueurs ont été formés à la défense de l’équipe de France et ils ne sont pas dépaysés quand ils arrivent avec nous. Il y a des choses nouvelles parce que nous devons coller à l’évolution du jeu mais dans la continuité.


LA 2ème MITEMPS DE FRANCE-IRLANDE

Finalement avec le recul, n’est-ce pas un mal pour un bien que vous ayez été bousculés ?

Didier RETIERE : Bien sûr ! Quand on met en place des choses, il y a des moments où cela va moins bien parce que l’adversaire est plus difficile, à certains moments on pense que l’on peut faire autrement ou plus facilement. Pour nous, c’est un match très intéressant parce qu’il nous a permis de nous redynamiser pour la suite. Ca a permis aussi de faire prendre conscience aux joueurs que ce n’est pas magique et que ce n’est pas du jour au lendemain que l’on va arriver à un niveau d’excellence. Cela va demander du travail, tout va être long avant de pouvoir nous satisfaire. Je crois que c’est le genre de match qui forge l’âme d’une équipe parce que les Irlandais revenaient comme des boulets sur nous. Nous étions sur le fil du rasoir et l’engagement de tous dans la difficulté a été très important pour nous. Cela fait partie de choses précieuses que nous tirons de ces deux premiers matches.

D’autant plus que l’Angleterre se profile devant vous ?

Didier RETIERE : Si le match avait été plus facile contre l’Irlande, je pense que nous l’aurions payé contre les Anglais. Là aussi les joueurs, notamment les plus jeunes, se sont rendus compte que les matches internationaux ne sont jamais gagnés d’avance. Dans le Top 14, c’est rare que l’adversaire revienne en étant mené de 20 points à une demi-heure de la fin du match. J’espère que ce match nous aura servi de booster pour jouer ce match contre l’Angleterre qui sera un peu plus compliqué que les deux premiers. Sur la photo du coup de sifflet final contre l’Irlande, ce que je trouve génial, c’est que Morgan Parra, Lionel Nallet et Cédric Heymans lèvent les bras ensemble. Il y a une vraie dynamique des jeunes et des anciens qui sont unis pour le même objectif. On sent que l’équipe vit bien dans ces moments. 


LA MELEE


Etes-vous énervé après France – Irlande ?

Didier RETIERE : Ce qui m’énerve un peu, c’est que les mêmes gens qui nous disent que l’on a pas de pilier vont tuer ceux qui débutent ! Ils étaient les premiers à dire que Brugnaut était un super joueur quand il a démoli la mêlée du Stade français. Je crois qu’il faut faire preuve de patience parce qu’ils travaillent vraiment dur pour progresser. Il faut vraiment respecter ces hommes ! Nous savions très bien que nous n’avions pas beaucoup travaillé la mêlée que notre cinq de devant est jeune. L’expérience ne se décrète pas, on n’invente pas des joueurs à 100 sélections en deux semaines. Si on les avait de disponible, croyez bien qu’ils auraient joué. On ne remplace pas Marconnet, Milloud et De Villiers d’un coup de baguette magique. Il faut accepter de serrer les dents dans les moments difficiles.

Le point positif est certainement la solidarité de l’équipe après ces déboires ?

Didier RETIERE : C’est ce que je retiens ! Les joueurs ont tous défendu leur copain. C’était une faillite collective et pas individuelle. Maintenant, ça fait mal d’être battu en mêlée, moi le premier, j’ai martyrisé les accoudoirs de mon fauteuil. J’aurai tellement aimé pousser avec eux ! J’ai un lien affectif et ça me peine pour les joueurs quand ils vivent des situations difficiles sur le terrain.

L’essai de pénalité est arrivé aussi très vite …

Didier RETIERE : C’est vrai que nous avons trouvé cela rapide. Sans rentrer dans des critiques, une nouvelle pénalité ou un carton jaune n’auraient pas été scandaleux non plus. D’autant que sur les trois mêlées jouées, nous en gagnions une. C’est dommage mais je sais que les joueurs vont utiliser cette rancœur et cette vexation comme moteur d’énergie et d’agressivité. Le rugby est un sport d’homme fier !

Qu’est-ce qui fait la différence entre la 1ère mi-temps ou la mêlée française répond bien et la 2ème mi-temps ?

Didier RETIERE : C’est un tout ! Le coaching a eu un effet sur la cohésion de l’équipe et puis c’est aussi l’histoire d’un match. Nous avons mené largement et puis à un moment, nous avons pensé que cela serait facile, que le match était plié avec 20 points d’avance. Les adversaires, qui avaient fait le même coup en 2006, sont obligés de réagir après un échec en Coupe du monde et un début de Tournoi décevant. Ils n’avaient plus rien à perdre et ils ne sont jamais aussi dangereux que lorsqu’ils sont acculés. De notre coté, avec des joueurs inexpérimentés, la pression des critiques de la semaine, le doute s’est installé. Mais nous avons gagné et c’est ce que je retiens aussi !


LIONEL NALLET

Votre capitaine n’engendre que des critiques positives …

Didier RETIERE : Nous sommes confortés dans notre choix. C’est un grand capitaine et un grand joueur ! Il a une dimension humaine exemplaire et sur le terrain, il avance tout le temps. C’est quelqu’un qui force le respect, vraiment, je ne dis pas ça pour faire plaisir mais je le pense sincèrement. Il peut rivaliser avec n’importe quel 2ème ligne du monde. Depuis le début, il s’est inscrit complètement dans notre projet de jeu et s’implique directement dans la gestion de l’équipe et le soutien des nouveaux.

Son choix était un consensus entre vous ?

Didier RETIERE : Tout à fait ! Nous avions d’autres noms mais le nom de Lionel est sorti naturellement. Avec Marc Lièvremont et Emile Ntamak, nous accordons la même importance aux valeurs humaines et Lionel Nallet est un fédérateur de nos valeurs. 


LE TRIO D’ENTRAINEURS


Comment se fait la répartition sur le terrain ?

Didier RETIERE : Réglementairement, nous sommes obligés de n’avoir qu’un entraîneur sur le terrain. Emile aime bien être au bord du terrain et moi, j’aime bien être dans les tribunes parce que je peux avoir une vision globale. Emile vit plus avec les émotions et cela correspond bien avec sa sensibilité. De mon côté, je suis plus concentré sur l’organisation générale. Nous avons trouvé notre équilibre comme ça mais ça peut changer. De toute façon, quand nous en avons discuté, nous sommes tombés sur un consensus ! 








LE PUBLIC


Avez-vous conscience que le public est prêt à vous pardonner beaucoup de choses ?

Didier RETIERE : Je pense que les gens se retrouvent dans le rugby que nous proposons. Ils retrouvent ce qu’ils ont aimé dans le temps et ce qui a fait la force du rugby français. C’est culturel ! Les gens s’y retrouvent. Mais je pense que Bernard Laporte a apporté une rigueur, une préparation nécessaire à l’arrivée du professionnalisme. Il était le seul à ce moment là à pouvoir amener ce genre de chose avec l’équipe de France. Ne plus faire de faute, ne plus discuter avec l’arbitre ou faire en sorte que les joueurs soient orientés sur un même projet de jeu. C’est tout à son honneur d’avoir mis en place ces fondations qui nous permettent désormais de revenir à un rugby plus offensif. Sans cela, nous n’aurions jamais pu faire ce que nous faisons aujourd’hui.

Sur la 2ème mi-temps de France – Irlande, l’équipe sort avec un public debout alors qu’il y a deux ans, c’était sous les sifflets …

Didier RETIERE : Les gens font souvent des raccourcis et le public retrouve ce qu’il aime, un rugby offensif. Nous avons peut être dédramatisé les échecs et la défaite. Les spectateurs se retrouvent dans les jeunes que nous lançons. Ils ont de la patience avec eux parce qu’ils ne les connaissent pas encore très bien. On pardonne l’erreur plus facilement à un joueur qui a 2 sélections qu’à un joueur qui en a 100. Mais certains n’ont pas beaucoup de mémoire, Michalak a commencé à 19 ans, Poitrenaud, Jeanjean n’étaient pas plus âgés et ils avaient aussi apporté cette fraîcheur à l’époque. Nous n’avons rien n’inventé. Maintenant, l’engouement nous fait très plaisir. Le match des moins de 20 ans à Grenoble va se jouer à guichet fermé. C’est un signe fort que le rugby draine du public et génère des passions … C’est fabuleux ! 


LA TOUCHE


Vos craintes d’avant tournoi ont-elles été levées ?

Didier RETIERE : Nous avons des joueurs très intelligents qui sont capables de s’adapter très rapidement. Nous avons aussi travaillé ce secteur bien plus que celui de la mêlée parce que nous avons besoin de beaucoup de coordination. Dans l’ensemble, c’est très positif. Mais nous n’avons pas tout réinventé, nous sommes partis sur les bases des lancements de jeu de l’ancien staff. Il ne faut pas avoir la volonté de tout changer, pour faire différent ou marquer son territoire. Il faut garder ce qui marchait bien parce que les joueurs ont besoin de repère.

Contre l’Irlande, vous avez passé un bon test, face à l’Angleterre, la touche sera un des éléments clé du match ?

Didier RETIERE : Les Anglais sont très forts dans le combat avec des joueurs très costauds et réactifs. Dans la pure conquête, les sauts ou la touche, cela sera peut être plus facile mais le combat qui va suivre au sol va être terrible. Nous allons avoir un gros test en terme d’engagement, de capacité à rester lucide. Ils ont eu du mal à chaque fin de match, cela prouve qu’il y a quelque chose à faire. Ils ont toujours des premiers matches compliqués mais ils montent en puissance. La Coupe du monde est un excellent exemple puisque tout le monde les enterrait alors qu’ils ont été en finale. Ils sont coutumiers du fait avec des joueurs expérimentés et un staff intelligent. Il ne faut pas croire que cela va être facile mais cela va être encore un drôle de match.