« Donner de la liberté aux joueurs »
Après deux victoires probantes en début de Tournoi et malgré la défaite contre l’Angleterre, Emile NTAMACK, entraîneurs des trois-quarts, fait le point sur les performances des tricolores.
L’ATTAQUE
Sept essais en trois matches, êtes-vous satisfait de l’attaque française ?
Emile NTAMACK : Nous avons procédé à pas mal de changements sans que cela ne perturbe trop notre ligne d’attaque. C’est plus simple pour les trois-quarts que pour les avants parce que nous avons des joueurs d’expérience derrière qui maîtrisent leur sujet. Ils sont nombreux et nous avons pu nous appuyer sur des certitudes. Rougerie, Heymans, Clerc, Traille, Marty, Jauzion, Ellissalde et d’autres peuvent intégrer sans souci un François Trinh-Duc. Il n’y a pas de danger pour ces jeunes à intégrer la ligne de trois-quarts. Nous ne faisons pas un jeu par rapport aux individus mais un jeu au service des autres. Les joueurs prennent des initiatives quelque soit les modifications. Ces initiatives nous ont réussi lors des deux premiers matches, beaucoup moins face à l’Angleterre
Justement, ce match contre l’Angleterre n’est-il pas un match référence pour votre attaque ?
Emile NTAMACK : Paradoxalement, nous avons travaillé le jeu au pied la semaine précèdent l’Angleterre. Nous avons mis des priorités sur le jeu et nous avons crée des habitudes de jeu. Maintenant, il faut avoir des discernements entre jouer et s’appuyer sur le pied. C’est ce que nous n’avons pas su maîtriser contre l’Angleterre. Nous avons été relativement efficaces sur le jeu vers les extérieurs lors des deux premiers matches et nous pensions que cela allait suffire contre l’Angleterre. Les solutions passaient par du jeu à la main mais aussi au pied, nous n’avons pas su changer notre forme de jeu, c’est notre limite ! Ce match est intéressant parce que nous avons vu que nous ne nous sommes pas adaptés et que la force d’une équipe à ce niveau, c’est sa capacité à être incertaine. Nous savons jouer au pied, en pénétration au large mais face aux anglais, nous n’avons utilisé qu’une forme de jeu. Nous sommes devenus prévisibles ! Le point positif tout de même reste que devant une formation du calibre de l’Angleterre, nous n’avons pas réduit notre volume de jeu.
LE PROJET DE JEU
Votre projet de jeu semble avoir fait l’unanimité chez les joueurs, est-ce le point essentiel pour le moment de ce début de Tournoi ?
Emile NTAMACK : C’est le point essentiel de ce que nous voulons mettre en place. La photo est explicite parce que c’est la base de ce que nous voulons, un joueur porteur de balle est entouré d’un soutien massif qui réagit par rapport à lui. Nous ne prônons pas forcément le jeu pour le jeu. Dans le cas de la photo, il ne peut rien arriver au porteur de balle, parce que les joueurs derrière peuvent jouer le ballon, nettoyer les plaqueurs, le conserver. C’est la philosophie de notre jeu, si quelqu’un prend une initiative, ne soyons pas attentistes mais allons au soutien. Si les joueurs tentent des choses individuellement, ça ne peut pas marcher tout le temps et cela occasionne souvent une perte de balle.
Il faut multiplier les solutions pour créer l’incertitude ?
Emile NTAMACK : C’est simple le rugby ! Nous essayons de remettre le rugby que nous avons appris à l’Ecole de rugby. Je schématise mais nous ne sommes pas si loin de cela. Il y a des contraintes différentes par rapport à l’adversaire ou à l’évolution du jeu. Si nous faisons les choses ensemble, cela sera toujours plus simple. Pesons à 15 sur la défense et nous trouverons les solutions plus facilement qu’à un seul joueur qui porte continuellement l’adversaire et qui va être identifié comme l’homme à abattre. Les solutions doivent être multiples pour le porteur du ballon dans la forme de jeu, le choix de jeu. C’est ce que nous essayons de mettre en place depuis notre prise de fonction
C’est aussi la chose la plus difficile …
Emile NTAMACK : Bien entendu que c’est compliqué ! Encore une fois, nous sommes loin de le maîtriser même si nous arrivons à le faire sur des séquences. C’est difficile parce que cela demande du déplacement et parce que cela demande de savoir quel joueur doit aller au ballon ou comment être utile sur le terrain. Il ne s’agit pas de courir tous derrière le ballon. Il faut savoir se positionner sur le terrain pour être efficace et dangereux. Nous demandons au joueur de savoir faire la part des choses et ce n’est pas simple quand tu viens de sprinter ou de faire une mêlée. Maintenant, ce n’est qu’une partie de notre jeu parce qu’il reste les fondamentaux comme la conquête, la défense … Il faut garder ce qui a été performant jusqu’à présent et maîtriser depuis plusieurs années comme la défense ou la discipline.
LES NOUVEAUX
Ils sont sacrément culottés vos jeunes …
Emile NTAMACK : Les gens découvrent ces jeunes joueurs mais pour la plupart, ils étaient avec nous en moins de 21 ans ou dans les catégorie inférieures. Pour eux, ce n’est pas une nouveauté, ils ne sont pas dépaysés parce qu’ils étaient au fait du jeu que nous souhaitons mettre en place. C’est à une échelle différente, au Stade de France, devant 80 000 personnes et face à l’Angleterre mais quelque part, ce sont les mêmes principes de jeu. Nous leur demandons de faire ce qu’ils savent faire, cela peut paraître simple mais nous connaissons leurs qualités et nous savons qu’ils peuvent jouer ce jeu.
Vous avez aussi désacralisé la notion de la faute ?
Emile NTAMACK : Nous n’allons pas les juger sur un en avant ou un match ! Nous avons confiance en eux, nous sommes persuadés qu’ils ont le talent pour que nous puissions nous appuyer sur eux dans l’avenir. Maintenant, nous leur donnons beaucoup de liberté, ils ont le droit de se tromper. Nous sommes là pour corriger ce qui n’a pas été, comment le modifier pour que cela fonctionne. Il faut qu’ils soient libérés de toute contrainte pour exprimer leur passion du jeu. Leur qualité de joueur, les qualités collectives doivent permettre de faire des différences sur le terrain.
N’êtes-vous pas surpris par le niveau de jeu de ces jeunes joueurs ?
Emile NTAMACK : Nous les connaissons trop bien ces joueurs ! Pour prendre l’exemple de Morgan Parra, nous le connaissons depuis deux ans avec les équipes de France. Nous le voyons œuvrer sur tous les terrains y compris avec Bourgoin. Il est bon tous les dimanches face à de grands joueurs français ou étrangers. Il n’est pas en difficulté en club, il n’y a pas de raisons qu’il le soit avec nous. Après, c’est plus un temps d’adaptation par rapport à l’évènement. Comment va-t-il l’appréhender mentalement. Maintenant, physiquement, techniquement, il est et ils sont largement au niveau. Aujourd’hui, je ne suis pas surpris parce que Louis Picamoles sème la terreur sur les terrains de France depuis le début de la saison. Ils apprennent et leur niveau va monter au fur et à mesure. Je ne suis pas surpris mais content qu’ils puissent s’exprimer et qu’ils comprennent qu’il faut jouer sans contrainte. Nous corrigerons ensuite et la pression, ce sont les entraîneurs qui doivent la prendre, pas les joueurs.
LES CADRES DE L’EQUIPE
Vincent Clerc est-il la confirmation de ce Tournoi ?
Emile NTAMACK : Vincent réalise de très bonnes performances depuis 2007. Il a été très performant pendant la Coupe du monde. Il a déjà inscrit 20 essais avec les Bleus. Aujourd’hui, il est devenu un vrai leader de l’équipe. Il était réservé mais aujourd’hui, il parle aux autres joueurs et apporte son savoir. C’est ce que nous voulons voir sur le terrain, quinze leaders qui se portent mutuellement avec leur caractère et leur expérience. Vincent est au top de sa forme, il est très efficace depuis quelques temps, c’est bien pour l’équipe et les adversaires savent que le danger peut venir à n’importe quel moment de son côté.
Avez-vous un discours spécial pour ces joueurs leaders quand vous ne les titularisez pas ?
Emile NTAMACK : Nous sommes très transparents avec les joueurs. C’est vrai qu’avec les Toulousains, c’est un peu spécial d’autant que j’ai joué avec Vincent Il faut que ces joueurs qui sont les locomotives de l’équipe, comprennent nos positions. Nous expliquons tous nos choix et je comprends très bien ce n’est pas simple de se retrouver sur le banc. Nous sommes en train de mettre en place un groupe France et ils ont entendu ce message, maintenant nous avons devant nous des compétiteurs et je sais qu’ils préfèrent tous démarrer en tant que titulaire, heureusement d’ailleurs !
Vous insistez souvent sur la notion de groupe …
Emile NTAMACK : Nous voulons avoir un groupe fort et pas 15 individualités qui jouent ensemble. Les gars doivent pouvoir s’entraider. On le voit aux entraînements avec Rougerie, Clerc ou Traille. Quand ils sont remplaçants, ils sont exceptionnels parce qu’ils s’impliquent pour le bien de l’équipe et pour l’intégration des nouveaux. Nous avons créé une ambiance et nous sommes heureux de les voir tous complices sur le terrain comme dans la vie. Nous avons gagné le pari de l’état d’esprit depuis le début du Tournoi mais il faut le conforter avec des victoires. Nous avançons à notre vitesse !
LE BUTEUR
On sent que ce n’est pas encore une de vos priorités ?
Emile NTAMACK : Ca ne peut pas être une priorité parce que nous ne pouvons pas tout faire en même temps. Nous avons hiérarchisé mais nous avons travaillé ce secteur. Damien est un excellent buteur et franchement, je le considère comme tel. Quand il s’entraîne à côté de Yachvili, Elissalde, Skrela, il a été très efficace. A partir d’un moment, il doit prendre ses responsabilités en équipe de France.
François Trinh-Duc peut-il prendre cette responsabilité ?
Emile NTAMACK : Aujourd’hui François n’est pas trop en phase avec le but. Nous avons fait un choix d’équipe et nous ne voulons pas dépendre à tout prix du choix du buteur !
Le fait de ne pas buter n’est pas un critère discriminant pour un joueur ?
Emile NTAMACK : Non, pas pour le moment ! Dans une compétition fermée comme une Coupe du monde, nous ferons d’autres choix mais aujourd’hui, nous avons mis des priorités sur ce que nous voulons voir. Nous le ferons mais nous ne sommes pas dans une revue d’effectif. Face à l’Angleterre, ce n’était pas une aberration de confier le but à Damien Traille.
LE PUBLIC
Malgré les controverses de la presse, le public semble vous suivre ?
Emile NTAMACK : Le grand public est amoureux du jeu, je me mets à leur place. Quand on rentre sur un terrain de rugby, c’est pour gagner mais on peut perdre, sauf qu’il y a la façon de perdre ! Nous avons perdu contre l’Angleterre mais la première chose que j’ai dit aux joueurs, c’est de lever la tête. Nous n’avons pas à avoir honte de la défaite. Nous avons perdu face à meilleur que nous dans l’organisation, dans l’efficacité. Il y a aura toujours des déçus mais ils ont tout donné et on ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir essayé, de ne pas s’être battu jusqu’au bout. Après, nous sommes tombés sur meilleur. Tant mieux pour les Anglais mais nous allons travailler.
Cette compréhension du public vient-elle du fait que vous aligniez des jeunes ?
Emile NTAMACK : Bien sûr ! J’espère qu’ils sont fiers de ces jeunes, ils se battent, ne lâchent rien mais ils vont progresser. Que voulez-vous dire à des gamins de 19 ans qui ont tout donné : nous les retrouverons l’an prochain et vous aurez un an de plus, eux aussi. Nous sommes fiers que le public réagisse comme cela parce qu’il comprend nos convictions.
LA DEFENSE
Après trois matches, la défense est-elle une source de satisfaction ?
Emile NTAMACK : C’est le bon héritage de nos prédécesseurs. Nous n’avons jamais parlé de rupture mais nous sommes des personnes différentes alors nous réagissons différemment. Maintenant, nous nous appuyons sur des choses qui ont très bien marché avant nous et la défense en est une. Nous tentons de la consolider tout en gardant ces atouts avec des joueurs bien en place, performants collectivement et individuellement.
Avez-vous été énervé d’entendre le mot rupture ?
Emile NTAMACK : Au début, c’est un peu pénible mais quand les gens s’entêtent, il faut laisser faire, nous ne pouvons pas tout contrôler. Si ça plaît au soi-disant spécialiste de parler de rupture, qu’il le fasse mais c’est faux. On nous a proposé ce challenge et nous le faisons avec notre vision du rugby et du jeu avec les aspects positifs et négatifs.
LE TRIO D’ENTRAINEURS
Les débuts sont plutôt positifs …
Emile NTAMACK : Nous n’avons pas encore eu de friction parce que nous avons la même vision du rugby. Nous sommes proches à tel point que quand quelqu’un dit quelque chose, souvent, on aurait pu le dire. Franchement, avec Didier et Marc, nous savons ce que nous voulons faire, il n’y a pas de décalage entre nous. Nous sommes des personnes ouvertes et nous ne sommes pas bloqués par nos certitudes. Il y a toujours un de nous trois qui prend du recul et qui remet les choses dans le droit chemin.
Le fonctionnement à trois pouvait laisser entrevoir des interférences ?
Emile NTAMACK : Il faut savoir rester à sa place et je pense que nous n’avons pas un ego surdimensionné. Nous travaillons à trois et nous sommes là pour l’équipe de France et pas pour mettre en avant nos noms. Parfois, les discours sont plus porteurs si c’est Marc, Didier ou moi qui le dit. Nous ne sommes pas dans une répartition de temps de parole. Cela se fait naturellement d’autant que je ne pense pas que nous soyons trop c… au départ (sourire) ! Tout se passe bien pour le moment.
LE TERRAIN
La répartition des rôles s’est faite naturellement ?
Emile NTAMACK : C’est un consensus entre nous ! Quand nous avons évoqué la question avant le premier match, je leur ai dit, je préférerai être sur le terrain. Ca tombait bien puisque Didier et Marc voulaient aller en tribune. Au début, nous avions décidé de tourner et puis lors du 2ème match, quand nous avons posé la question, la même réponse est revenue alors nous avons décidé de rester comme ça. Je suis très terrain encore parce que je n’ai arrêté de jouer qu’en 2005. Je ne suis plus joueur mais j’ai encore des attirances. J’ai besoin de communiquer avec les joueurs même si ce sont les joueurs qui font les choses sur le terrain. J’échange par le regard, parce que c’est la dernière chose que l’on peut apporter aux joueurs. J’ai été joueur et je sais que quand tu fais un en-avant, tu as toujours le regard qui se porte vers l’entraîneur. Tu attends une réaction de sa part. A un moment, je suis là pour les encourager, pour les remotiver. Et hop, c’est reparti, il se projette sur l’action suivante.
Dans votre trio, vous êtes le plus expressif …
Emile NTAMACK : Peut être bien ! C’est pour cela que tout s’est fait naturellement. Les joueurs sont sur le terrain, nous ne pouvons plus rien faire pour eux, même si parfois, j’aimerai bien les aider. Il y a souvent des regards surtout de ceux que je connais mieux que d’autres, notamment quand les actions se passent au bord, ils ont besoin de savoir que nous sommes là !
Communiquez-vous beaucoup entre vous ?
Emile NTAMACK : Nous échangeons beaucoup parce que de ma hauteur, je m’attache principalement aux expressions. Quand un joueur traîne un peu, avec des attitudes dans le regard. J’insiste plus sur l’aspect mental. Après sur les stratégies et l’organisation générale, ce sont souvent eux qui me parlent pour que je puisse faire le relais. D’en bas, je ne vois pas forcément tous les déplacements. Pour les trois-quarts, c’est plus simple parce que je connais un peu et qu’il y a beaucoup plus d’espace mais pour les orientations de course dans le déplacement général ou des points spécifiques, j’ai besoin d’eux.
EMILE NTAMACK
Est-ce le Milou de 2000 aurait aimé jouer dans cette équipe ?
Emile NTAMACK : Bien sûr mais il a joué dans le même état d’esprit sans se poser de question. Nous nous le sommes fait entre nous au Stade toulousain, il n’y avait pas de souci puisque c’était le jeu prôné par les entraîneurs, mais je l’ai fait aussi en équipe de France. Je n’ai jamais mis un frein dans mon jeu, les barrières ont sauté toutes seules. Après, j’ai trouvé des joueurs comme Sadourny qui ont adhéré totalement à mes envies. Pierre Berbizier ne nous a jamais fait travailler ce jeu de mouvement mais il nous a toujours laissé faire. Je pense qu’aujourd’hui, nous sommes organisés pour que ce ne soit pas quatre ou cinq joueurs qui le fassent mais les quinze sur le terrain.
On sent que le terrain vous manque ?
Emile NTAMACK : Oh oui ça manque ! J’adore le rugby, je suis un passionné. Je joue dès que je peux à ce sport qui est ma passion. Dès qu’une partie s’organise, je suis partant, je cours, moins vite qu’avant mais je cours. Par contre, ça m’agace, parce que maintenant, les joueurs courent tous plus vite que moi et comme je suis un compétiteur, ça m’agace !
Crédit photo : I.Picarel et Gettyimages
Sept essais en trois matches, êtes-vous satisfait de l’attaque française ?
Emile NTAMACK : Nous avons procédé à pas mal de changements sans que cela ne perturbe trop notre ligne d’attaque. C’est plus simple pour les trois-quarts que pour les avants parce que nous avons des joueurs d’expérience derrière qui maîtrisent leur sujet. Ils sont nombreux et nous avons pu nous appuyer sur des certitudes. Rougerie, Heymans, Clerc, Traille, Marty, Jauzion, Ellissalde et d’autres peuvent intégrer sans souci un François Trinh-Duc. Il n’y a pas de danger pour ces jeunes à intégrer la ligne de trois-quarts. Nous ne faisons pas un jeu par rapport aux individus mais un jeu au service des autres. Les joueurs prennent des initiatives quelque soit les modifications. Ces initiatives nous ont réussi lors des deux premiers matches, beaucoup moins face à l’Angleterre
Justement, ce match contre l’Angleterre n’est-il pas un match référence pour votre attaque ?
Emile NTAMACK : Paradoxalement, nous avons travaillé le jeu au pied la semaine précèdent l’Angleterre. Nous avons mis des priorités sur le jeu et nous avons crée des habitudes de jeu. Maintenant, il faut avoir des discernements entre jouer et s’appuyer sur le pied. C’est ce que nous n’avons pas su maîtriser contre l’Angleterre. Nous avons été relativement efficaces sur le jeu vers les extérieurs lors des deux premiers matches et nous pensions que cela allait suffire contre l’Angleterre. Les solutions passaient par du jeu à la main mais aussi au pied, nous n’avons pas su changer notre forme de jeu, c’est notre limite ! Ce match est intéressant parce que nous avons vu que nous ne nous sommes pas adaptés et que la force d’une équipe à ce niveau, c’est sa capacité à être incertaine. Nous savons jouer au pied, en pénétration au large mais face aux anglais, nous n’avons utilisé qu’une forme de jeu. Nous sommes devenus prévisibles ! Le point positif tout de même reste que devant une formation du calibre de l’Angleterre, nous n’avons pas réduit notre volume de jeu.
LE PROJET DE JEU
Votre projet de jeu semble avoir fait l’unanimité chez les joueurs, est-ce le point essentiel pour le moment de ce début de Tournoi ? Emile NTAMACK : C’est le point essentiel de ce que nous voulons mettre en place. La photo est explicite parce que c’est la base de ce que nous voulons, un joueur porteur de balle est entouré d’un soutien massif qui réagit par rapport à lui. Nous ne prônons pas forcément le jeu pour le jeu. Dans le cas de la photo, il ne peut rien arriver au porteur de balle, parce que les joueurs derrière peuvent jouer le ballon, nettoyer les plaqueurs, le conserver. C’est la philosophie de notre jeu, si quelqu’un prend une initiative, ne soyons pas attentistes mais allons au soutien. Si les joueurs tentent des choses individuellement, ça ne peut pas marcher tout le temps et cela occasionne souvent une perte de balle.
Il faut multiplier les solutions pour créer l’incertitude ?
Emile NTAMACK : C’est simple le rugby ! Nous essayons de remettre le rugby que nous avons appris à l’Ecole de rugby. Je schématise mais nous ne sommes pas si loin de cela. Il y a des contraintes différentes par rapport à l’adversaire ou à l’évolution du jeu. Si nous faisons les choses ensemble, cela sera toujours plus simple. Pesons à 15 sur la défense et nous trouverons les solutions plus facilement qu’à un seul joueur qui porte continuellement l’adversaire et qui va être identifié comme l’homme à abattre. Les solutions doivent être multiples pour le porteur du ballon dans la forme de jeu, le choix de jeu. C’est ce que nous essayons de mettre en place depuis notre prise de fonction
C’est aussi la chose la plus difficile …
Emile NTAMACK : Bien entendu que c’est compliqué ! Encore une fois, nous sommes loin de le maîtriser même si nous arrivons à le faire sur des séquences. C’est difficile parce que cela demande du déplacement et parce que cela demande de savoir quel joueur doit aller au ballon ou comment être utile sur le terrain. Il ne s’agit pas de courir tous derrière le ballon. Il faut savoir se positionner sur le terrain pour être efficace et dangereux. Nous demandons au joueur de savoir faire la part des choses et ce n’est pas simple quand tu viens de sprinter ou de faire une mêlée. Maintenant, ce n’est qu’une partie de notre jeu parce qu’il reste les fondamentaux comme la conquête, la défense … Il faut garder ce qui a été performant jusqu’à présent et maîtriser depuis plusieurs années comme la défense ou la discipline.
LES NOUVEAUX
Ils sont sacrément culottés vos jeunes … Emile NTAMACK : Les gens découvrent ces jeunes joueurs mais pour la plupart, ils étaient avec nous en moins de 21 ans ou dans les catégorie inférieures. Pour eux, ce n’est pas une nouveauté, ils ne sont pas dépaysés parce qu’ils étaient au fait du jeu que nous souhaitons mettre en place. C’est à une échelle différente, au Stade de France, devant 80 000 personnes et face à l’Angleterre mais quelque part, ce sont les mêmes principes de jeu. Nous leur demandons de faire ce qu’ils savent faire, cela peut paraître simple mais nous connaissons leurs qualités et nous savons qu’ils peuvent jouer ce jeu.
Vous avez aussi désacralisé la notion de la faute ?
Emile NTAMACK : Nous n’allons pas les juger sur un en avant ou un match ! Nous avons confiance en eux, nous sommes persuadés qu’ils ont le talent pour que nous puissions nous appuyer sur eux dans l’avenir. Maintenant, nous leur donnons beaucoup de liberté, ils ont le droit de se tromper. Nous sommes là pour corriger ce qui n’a pas été, comment le modifier pour que cela fonctionne. Il faut qu’ils soient libérés de toute contrainte pour exprimer leur passion du jeu. Leur qualité de joueur, les qualités collectives doivent permettre de faire des différences sur le terrain.
N’êtes-vous pas surpris par le niveau de jeu de ces jeunes joueurs ?
Emile NTAMACK : Nous les connaissons trop bien ces joueurs ! Pour prendre l’exemple de Morgan Parra, nous le connaissons depuis deux ans avec les équipes de France. Nous le voyons œuvrer sur tous les terrains y compris avec Bourgoin. Il est bon tous les dimanches face à de grands joueurs français ou étrangers. Il n’est pas en difficulté en club, il n’y a pas de raisons qu’il le soit avec nous. Après, c’est plus un temps d’adaptation par rapport à l’évènement. Comment va-t-il l’appréhender mentalement. Maintenant, physiquement, techniquement, il est et ils sont largement au niveau. Aujourd’hui, je ne suis pas surpris parce que Louis Picamoles sème la terreur sur les terrains de France depuis le début de la saison. Ils apprennent et leur niveau va monter au fur et à mesure. Je ne suis pas surpris mais content qu’ils puissent s’exprimer et qu’ils comprennent qu’il faut jouer sans contrainte. Nous corrigerons ensuite et la pression, ce sont les entraîneurs qui doivent la prendre, pas les joueurs.
LES CADRES DE L’EQUIPE
Vincent Clerc est-il la confirmation de ce Tournoi ? Emile NTAMACK : Vincent réalise de très bonnes performances depuis 2007. Il a été très performant pendant la Coupe du monde. Il a déjà inscrit 20 essais avec les Bleus. Aujourd’hui, il est devenu un vrai leader de l’équipe. Il était réservé mais aujourd’hui, il parle aux autres joueurs et apporte son savoir. C’est ce que nous voulons voir sur le terrain, quinze leaders qui se portent mutuellement avec leur caractère et leur expérience. Vincent est au top de sa forme, il est très efficace depuis quelques temps, c’est bien pour l’équipe et les adversaires savent que le danger peut venir à n’importe quel moment de son côté.
Avez-vous un discours spécial pour ces joueurs leaders quand vous ne les titularisez pas ?
Emile NTAMACK : Nous sommes très transparents avec les joueurs. C’est vrai qu’avec les Toulousains, c’est un peu spécial d’autant que j’ai joué avec Vincent Il faut que ces joueurs qui sont les locomotives de l’équipe, comprennent nos positions. Nous expliquons tous nos choix et je comprends très bien ce n’est pas simple de se retrouver sur le banc. Nous sommes en train de mettre en place un groupe France et ils ont entendu ce message, maintenant nous avons devant nous des compétiteurs et je sais qu’ils préfèrent tous démarrer en tant que titulaire, heureusement d’ailleurs !
Vous insistez souvent sur la notion de groupe …
Emile NTAMACK : Nous voulons avoir un groupe fort et pas 15 individualités qui jouent ensemble. Les gars doivent pouvoir s’entraider. On le voit aux entraînements avec Rougerie, Clerc ou Traille. Quand ils sont remplaçants, ils sont exceptionnels parce qu’ils s’impliquent pour le bien de l’équipe et pour l’intégration des nouveaux. Nous avons créé une ambiance et nous sommes heureux de les voir tous complices sur le terrain comme dans la vie. Nous avons gagné le pari de l’état d’esprit depuis le début du Tournoi mais il faut le conforter avec des victoires. Nous avançons à notre vitesse !
LE BUTEUR
On sent que ce n’est pas encore une de vos priorités ? Emile NTAMACK : Ca ne peut pas être une priorité parce que nous ne pouvons pas tout faire en même temps. Nous avons hiérarchisé mais nous avons travaillé ce secteur. Damien est un excellent buteur et franchement, je le considère comme tel. Quand il s’entraîne à côté de Yachvili, Elissalde, Skrela, il a été très efficace. A partir d’un moment, il doit prendre ses responsabilités en équipe de France.
François Trinh-Duc peut-il prendre cette responsabilité ?
Emile NTAMACK : Aujourd’hui François n’est pas trop en phase avec le but. Nous avons fait un choix d’équipe et nous ne voulons pas dépendre à tout prix du choix du buteur !
Le fait de ne pas buter n’est pas un critère discriminant pour un joueur ?
Emile NTAMACK : Non, pas pour le moment ! Dans une compétition fermée comme une Coupe du monde, nous ferons d’autres choix mais aujourd’hui, nous avons mis des priorités sur ce que nous voulons voir. Nous le ferons mais nous ne sommes pas dans une revue d’effectif. Face à l’Angleterre, ce n’était pas une aberration de confier le but à Damien Traille.
LE PUBLIC
Malgré les controverses de la presse, le public semble vous suivre ? Emile NTAMACK : Le grand public est amoureux du jeu, je me mets à leur place. Quand on rentre sur un terrain de rugby, c’est pour gagner mais on peut perdre, sauf qu’il y a la façon de perdre ! Nous avons perdu contre l’Angleterre mais la première chose que j’ai dit aux joueurs, c’est de lever la tête. Nous n’avons pas à avoir honte de la défaite. Nous avons perdu face à meilleur que nous dans l’organisation, dans l’efficacité. Il y a aura toujours des déçus mais ils ont tout donné et on ne peut pas leur reprocher de ne pas avoir essayé, de ne pas s’être battu jusqu’au bout. Après, nous sommes tombés sur meilleur. Tant mieux pour les Anglais mais nous allons travailler.
Cette compréhension du public vient-elle du fait que vous aligniez des jeunes ?
Emile NTAMACK : Bien sûr ! J’espère qu’ils sont fiers de ces jeunes, ils se battent, ne lâchent rien mais ils vont progresser. Que voulez-vous dire à des gamins de 19 ans qui ont tout donné : nous les retrouverons l’an prochain et vous aurez un an de plus, eux aussi. Nous sommes fiers que le public réagisse comme cela parce qu’il comprend nos convictions.
LA DEFENSE
Après trois matches, la défense est-elle une source de satisfaction ? Emile NTAMACK : C’est le bon héritage de nos prédécesseurs. Nous n’avons jamais parlé de rupture mais nous sommes des personnes différentes alors nous réagissons différemment. Maintenant, nous nous appuyons sur des choses qui ont très bien marché avant nous et la défense en est une. Nous tentons de la consolider tout en gardant ces atouts avec des joueurs bien en place, performants collectivement et individuellement.
Avez-vous été énervé d’entendre le mot rupture ?
Emile NTAMACK : Au début, c’est un peu pénible mais quand les gens s’entêtent, il faut laisser faire, nous ne pouvons pas tout contrôler. Si ça plaît au soi-disant spécialiste de parler de rupture, qu’il le fasse mais c’est faux. On nous a proposé ce challenge et nous le faisons avec notre vision du rugby et du jeu avec les aspects positifs et négatifs.
LE TRIO D’ENTRAINEURS
Les débuts sont plutôt positifs … Emile NTAMACK : Nous n’avons pas encore eu de friction parce que nous avons la même vision du rugby. Nous sommes proches à tel point que quand quelqu’un dit quelque chose, souvent, on aurait pu le dire. Franchement, avec Didier et Marc, nous savons ce que nous voulons faire, il n’y a pas de décalage entre nous. Nous sommes des personnes ouvertes et nous ne sommes pas bloqués par nos certitudes. Il y a toujours un de nous trois qui prend du recul et qui remet les choses dans le droit chemin.
Le fonctionnement à trois pouvait laisser entrevoir des interférences ?
Emile NTAMACK : Il faut savoir rester à sa place et je pense que nous n’avons pas un ego surdimensionné. Nous travaillons à trois et nous sommes là pour l’équipe de France et pas pour mettre en avant nos noms. Parfois, les discours sont plus porteurs si c’est Marc, Didier ou moi qui le dit. Nous ne sommes pas dans une répartition de temps de parole. Cela se fait naturellement d’autant que je ne pense pas que nous soyons trop c… au départ (sourire) ! Tout se passe bien pour le moment.
LE TERRAIN
La répartition des rôles s’est faite naturellement ? Emile NTAMACK : C’est un consensus entre nous ! Quand nous avons évoqué la question avant le premier match, je leur ai dit, je préférerai être sur le terrain. Ca tombait bien puisque Didier et Marc voulaient aller en tribune. Au début, nous avions décidé de tourner et puis lors du 2ème match, quand nous avons posé la question, la même réponse est revenue alors nous avons décidé de rester comme ça. Je suis très terrain encore parce que je n’ai arrêté de jouer qu’en 2005. Je ne suis plus joueur mais j’ai encore des attirances. J’ai besoin de communiquer avec les joueurs même si ce sont les joueurs qui font les choses sur le terrain. J’échange par le regard, parce que c’est la dernière chose que l’on peut apporter aux joueurs. J’ai été joueur et je sais que quand tu fais un en-avant, tu as toujours le regard qui se porte vers l’entraîneur. Tu attends une réaction de sa part. A un moment, je suis là pour les encourager, pour les remotiver. Et hop, c’est reparti, il se projette sur l’action suivante.
Dans votre trio, vous êtes le plus expressif …
Emile NTAMACK : Peut être bien ! C’est pour cela que tout s’est fait naturellement. Les joueurs sont sur le terrain, nous ne pouvons plus rien faire pour eux, même si parfois, j’aimerai bien les aider. Il y a souvent des regards surtout de ceux que je connais mieux que d’autres, notamment quand les actions se passent au bord, ils ont besoin de savoir que nous sommes là !
Communiquez-vous beaucoup entre vous ?
Emile NTAMACK : Nous échangeons beaucoup parce que de ma hauteur, je m’attache principalement aux expressions. Quand un joueur traîne un peu, avec des attitudes dans le regard. J’insiste plus sur l’aspect mental. Après sur les stratégies et l’organisation générale, ce sont souvent eux qui me parlent pour que je puisse faire le relais. D’en bas, je ne vois pas forcément tous les déplacements. Pour les trois-quarts, c’est plus simple parce que je connais un peu et qu’il y a beaucoup plus d’espace mais pour les orientations de course dans le déplacement général ou des points spécifiques, j’ai besoin d’eux.
EMILE NTAMACK
Est-ce le Milou de 2000 aurait aimé jouer dans cette équipe ? Emile NTAMACK : Bien sûr mais il a joué dans le même état d’esprit sans se poser de question. Nous nous le sommes fait entre nous au Stade toulousain, il n’y avait pas de souci puisque c’était le jeu prôné par les entraîneurs, mais je l’ai fait aussi en équipe de France. Je n’ai jamais mis un frein dans mon jeu, les barrières ont sauté toutes seules. Après, j’ai trouvé des joueurs comme Sadourny qui ont adhéré totalement à mes envies. Pierre Berbizier ne nous a jamais fait travailler ce jeu de mouvement mais il nous a toujours laissé faire. Je pense qu’aujourd’hui, nous sommes organisés pour que ce ne soit pas quatre ou cinq joueurs qui le fassent mais les quinze sur le terrain.
On sent que le terrain vous manque ?
Emile NTAMACK : Oh oui ça manque ! J’adore le rugby, je suis un passionné. Je joue dès que je peux à ce sport qui est ma passion. Dès qu’une partie s’organise, je suis partant, je cours, moins vite qu’avant mais je cours. Par contre, ça m’agace, parce que maintenant, les joueurs courent tous plus vite que moi et comme je suis un compétiteur, ça m’agace !
Crédit photo : I.Picarel et Gettyimages











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